• Hétérocentrisme et hégémonie blanche dans le jeu vidéo érotique

    L'idée de cette article m'est apparue suite à l'arpentage de la page Internet Arcade, une collection présentant des jeux d'arcade anthologiques sur l'Internet Archive. La proportion de jeux recourant à la nudité féminine m'a semblé suffisamment importante, parmi quantité de catégories du jeu vidéo, pour être relevée. Dans la catégorie des strip games (pocker, billard et j'en passe), j'ai vu passer le jeu Pocket Gal (Data East Corporation, 1987). Le jeu associe la victoire d'une partie de billard à l'effeuillage d'une jeune femme, ce qui est censé stimuler le joueur.
    La pochette du jeu se veut pudique, bien que suggestive, mais dès l'écran d'accueil du jeu, on voit une bunny girl se déconfire à mesure qu'elle se dénude. Elle apparaît en fin de compte presque honteuse.
    Sur une capture présentant les (différents) personnages féminins (qui semblent produits en série), correspondant chacun à l'un des niveaux du jeu, on peut observer les différentes phases du déshabillage : les bijoux, ceintures et autres apparâts, puis les dessous, puis la nudité (partielle, on garde le bas quand même !), puis le clin d'œil invitant...
    Beaucoup de jeux ont fait du strip une finalité, il n'est plus question simplement d'apporter au juicy du jeu, mais d'en devenir le concept. On dit d'un game design qu'il est juicy dès lors qu'il prévoit un certain nombre de récompenses visuelles et/ou sonores, gratifiantes pour les joueureuses. Ci-dessus, Excelsior (Playmark, 1995) : un jeu où il faut défoncer une façade à la tronçonneuse, à la disqueuse, ou au marteau-piqueur, pour découvrir un corps (de femme, ou d'homme cette fois) sculptural.
    Ici, Multi Champ Deluxe (ESD, 1998). Des mini-jeux, toujours calqués sur le même principe : gagner dans le but de révéler une silhouette féminine dans une posture lascive.
    Et enfin, dans la série retro gaming, il y a Miss World '96 (Comad, 1996). Le jeu réemploie les mêmes recettes que dans ses prédécesseurs, à savoir, résoudre une énigme pour faire apparaître une image érotique (issue de l'imagerie porno occidentale bien entendu), à la différence que les figures féminines empreintent l'effigie des Miss Mondes de l'époque. Ci-contre la version originale à gauche, une version remasterisée, supposée proposer des avatars masculins. À en juger l'intégration grossière des corps bodybuildés des mannequins hommes, le traitement qui leur est réservé ne pourra être que caricatural, fait à la hâte. J'avais trouvé un article à ce sujet.
    L'écran de choix des personnages confirme cette suposition, à droite, on invite toujours les joueureuses à « Choisir leur fille préférée »...
    Les deux écrans partagent ici une certaine pauvreté esthétique, le même sort à été réservé à leurs graphismes : toute l'énergie a été placée dans le réalisme des corps, au détriment des jeux de premier plans, souvent assez laids, naïfs, et on ne peut, d'ici, pas juger de leur pertinence...
    Qu'en est-il aujourd'hui ? En 2020 paraît Adorable Crush chez Mature Games. L'enjeu n'y ait pas tant de dévêtir une jeune personne mais plutôt d'entretenir une relation (sociale et romantique) avec elle, avec une créature irréelle (de par son caractère virtuel et de par le surréalisme de ses mensurations, la relation est d'ailleurs tout aussi virtuelle que le personnage courtisé mais on peut dire qu'elle est possible).
    C'est un Candy Crush Saga like, couplé à un dating sim (une simulation de rencontres). Gagner des points équivaut à gagner de l'affection. Cela passe par de petites phrases réconfortantes, aguicheuses, des mots doux flatteurs, mais aussi des cajôleries et des courbettes (des politesses et des poses, implorantes). Pour couronner le tout, la gravité joue en la faveur de votre œil voyeur : la poitrine des personnages pulse au rythme de leur respiration, leur galbe se met en mouvement pour pouvoir parfaitement être apprécié, jugez-en par vous même sur ce gif.
    Le voyeurisme pourrait être un autre vrai sujet, tant il est représentatif de la domination masculine occidentale. Tout voir, tout contrôler, contrôler la constance des corps et les dominer. Dominer aussi l'idée que l'on a des corps, corps forcément minces, musclés et dont la peau est forcément blanche.
    Parmi l'océan des jeux blockbuster, il est certain que je n'ai pas assez cherché pour trouver des jeux à vocation érotique adressés à un public LGBTQI, où mettant en scène (davantage voire exclusivement) des personnes racisées, ou incluant des protagonnistes ayant un handicap, ou des âges dépassant la juvénilité... Mais la première couche c'est ça... Et c'est assez constant dans le temps. Les scénarios sont toujours les mêmes, et ils sont tous du même ennui. En grattant un peu, je suis tombé sur Coming Out on Top (Obscurasoft, 2014). Le jeu vous fait incarner un jeune homme qui s'avoue progressivement son homosexualité, et la narration vous laisse la possibilité de vous éprandre de différents profils. Certains vous rendront malheureux et joueront avec vos sentiments, certains vous apporteront une stabilité matérielle et affective, mais la routine vous guette, etc. Si cette nouvelle graphique laisse plus de place pour donner de l'épaisseur à ces personnages, ils restent tous asujettis à une normalisation du corps, athlétique par défaut, et on peut regretter (encore) la sur-représentation blanche. Un article traite de la déception qu'a suscité le jeu auprès de la communauté gay (Critical Distance: Are queer and black voices being excluded from games?).
    Je suis donc preneuse, pour toute trouvaille misant sur une fiction lesbienne, un casting exclusivement trans, ou une déconstruction du couple pensée en tant que « structure à deux » !