• Girls Can Code! (No shit…)

    Girls Can Code!
    … VS Girls Who Code.

    Ce mercredi 02 décembre 2020, j'ai été invitée à participer à un événement intitulé Girls Can Code! Bien que la sollicitation, dans l'énoncé du mail, fut plus que douteuse (j'y reviendrai un peu plus bas), je me suis tout de même renseignée sur la nature de l'événement. Il s'agit de sessions de stages en informatique (essentiellement de la formation au langage Python, pour ce que j'ai pu en voir), adressées aux collégiennes et lycéennes, et organisées par l'association étudiante Prologin, qui a pour habitude de promouvoir des concours informatiques. Cette asso (dont on peut trouver un descriptif complet sur leur site) se présente comme un groupe de « passionnés d'informatique », on suppose déjà, par l'absence de l'écriture inclusive, que le cortège est masculin. L'association se félicite néanmoins d'orchestrer les Girls Can Code! depuis 2014 pour le format semaine, et depuis 2019 pour le format week-end. Des sortes de summer camp en programmation. D'emblée, j'ai tiqué sur la mention “Can” dans Girls Can Code!, sérieusement ? Le point d'exclamation en plus. Les filles « peuvent » ou « savent » coder. Mais est-ce encore à prouver ? Ce titre sème le doute. Girls Who Code (les filles qui codent), comme ici (on peut d'ailleurs soupçonner un gros emprunt à cette identité visuelle-ci, ce vert trèfle ou même le favicon, et on regrette que le propos tenu n'est, lui, pas été relayé), aurait été tout autre chose… La comparaison est à faire sur les deux images en début d'article. Le second événement, Girls Who Code, s'appuie aussi sur l'intersectionnalité dans la lutte pour éradiquer la domination masculine (ici dans le champ de l'informatique), et la dimension intersectionnelle devrait, il me semble, apparaître dès lors qu'on aborde la question de la représentation, puisque les hommes dont la position est remise en cause sont (le mot est sans doute encore faible) massivement blancs. Une amie m'a avoué être gênée aussi par le caractère infantilisant du terme Girls, un argument que j'entends, même si le public visé est effectivement un public de jeunes femmes.

    J'ai, pour ma part, été conviée à une participation à distance le 12 et 13 décembre. Le délai qui m'était laissé était donc relativement court, une dizaine de jours seulement, mais ça n'est pas sur ce point que je souhaite m'attarder, car je présume que la personne qui m'a contactée au nom d'Alsace Digitale — une association dont l'ambition est de construire un écosystème numérique alsacien, dans le registre French Tech, plus d'infos — a également rejoint le projet sur le tard, laissant peu de temps à la préparation. Ce qui me met en colère en revanche, c'est le peu d'informations qu'on me donne pour me projeter et répondre : on me dit être urgemment à la recherche de développeuses pour l'événement qui se tiendra mi-décembre, on me dit encore, qu'il serait, en l'état, animé uniquement par des hommes, ce qui serait « dommage ». On me demande enfin si je peux être disponible ou si d'autres de mes contacts développeuses pourraient l'être. Et c'est tout. On ne me dit pas ce qui est attendu de ma participation, on ne me dit pas si c'est rémunéré ou non. On ne me présente pas l'événement. Ce que je me dis alors, c'est qu'on attend de moi de poser mon cul sur une chaise et d'être une meuf. Je ne me sens pas sollicitée pour mes compétences, mais uniquement pour mon genre. J'ai l'impression qu'on me demande d'être une caution. Je garde mon énervement pour moi, je ravale ma fierté, et demande quand même de quoi il en retourne (parce qu'il faut demander). Mon mail part le 3 décembre. A priori, l'évenément sera sous la forme d'ateliers en télétravail, par créneaux de 3h étalés au fil du week-end, sur des sujets particuliers, avec la possibilité d'obtenir un peu de matériel sommaire. Le planning est en cours de validation, me dit-on. Très bien, mais là on est le 9 décembre, quand j'ai cette réponse entre les mains, il me reste donc trois jours pour monter un truc. Difficile de produire quelque chose de pertinent en si peu de temps, et il me semble pire de proposer quelque chose de mauvais que de ne rien proposer du tout.

    Et j'ai encore moins envie de refiler ce plan à mon réseau, que je souhaite épargner : nous perdons suffisamment de temps et d'énergie dans la pédagogie, à expliquer à untel ou untel en quoi sa proposition c'est du flan. Lauren Bastide a très bien énoncé l'usure des militantes, lors d'une intervention aux Bibliothèques Idéales à Strasbourg (un festival littéraire tenu du 3 au 13 septembre 2020) pour son livre Présentes (Allary éditions, 2020) aux côtés de Bibia Pavard et Florence Rochefort, qui introduisaient leur manifeste Ne nous libérez pas, on s'en charge (éditions La Découverte, 2020). Elle dit, je cite : « […] Toute l'histoire, c'est que mon éditeur m'a dit : “Ce qui est très important Lauren, c'est que dans ton livre tu mettes des solutions”. […] Il faut que je trouve des solutions maintenant. […] J'ai identifié le problème déja, c'est pas mal. Puis je me suis rendue compte que je venais de mettre 350 notes de bas de page, de renvoyer vers 350 rapports, livres, associations, sites internet, comptes Instagram, podcasts, qui racontent tout ça. Les solutions en fait on les connaît, elles ont déjà été avancées. Et à chaque fois qu'on identifie un problème, on dit aux féministes : “Allez-y, argumentez, ramenez-nous des chiffres, ramenez-nous des solutions, vendez-nous vos solutions, comment on finance vos solutions ? Mmmh, ouais mais nan.” Et ça finit toujours comme ça en fait. On s'épuise, on s'épuise, et moi je refuse de m'épuiser, ça suffit à un moment donné. Si ça vous intéresse vraiment, si c'est un vrai souci pour vous, ouvrez ces bouquins, lisez-les, puis comprenez, et appliquez, puis avancez. C'est une forme de fatigue que j'exprime dans ce paragraphe. […] »

    Ce qui m'agace encore, c'est l'accaparation masculine de ce type d'event. Alsace Digitale brasse bien déjà à Strasbourg, elle a ses entrées, elle a de quoi manger. Elle n'a pas besoin de vitrine de ce type. Pourquoi ne pas s'être mise en retrait, pour laisser la place ? Je reprendrais Isabelle Collet, qui dans son essai Les oubliées du numérique (éditions Le Passeur, 2019), déplore cette tendance à « peindre l'informatique en rose ». Organisez des événements sur le thème de l'informatique sans appeler le genre dans leurs intitulés, et invitez exclusivement des programmeuses. Comment les étudiantes sont-elles censées se projeter ou s'identifier à cette profession, si en face d'elles, elles n'ont que des hommes cis en exercice ? Une fois encore, cet exemple illustre la nécessité de la non mixité ou de la mixité choisie (ou du boycott, ou du hack). Pour prendre une place qui nous revient de droit et qu'on ne nous laisse pas prendre. Oh bien sûr, j'ai épluché les albums photos des éditions passées de Girls Can Code!, et j'y ai trouvé quelques clichés mettant en scène des intervenantes, mais jusque là, tout me porte à croire que c'est de l'image, de la mise en scène justement. Ou pire : il y avait des femmes du côté des animateurices avant, et ça n'est plus le cas.