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Promising Young Movie

Affiche du film Promising Young Woman d'Emerald Fenell (UK, 2020).

Je suis allée il y a peu au cinéma avec une très bonne amie pour aller voir Promising Young Woman. Je m'attendais à quelque chose de rafraîchissant dans le genre et j'ai été assez comblée par l'énergie et la couleur du film. Et il y avait en plus au casting Carey Mulligan que nous chérissons en actrice vedette, dans le rôle de Cassie (Cassandra Thomas), le personnage principal du thriller. Je délivre une critique perso ci-dessous, attention [SPOILER ALERT].

D'abord, il faut recevoir le film dans un contexte de fiction post #metoo. C'est une relecture du rape & revenge avec un ton qui balance entre l'absurde, l'excessif, l'acerbe et le cynique. La B.O est très bien ajustée et le son contribue à rendre certaines scènes hypnotiques. Il y a un décalage grinçant dans la musique, les interactions et l'esthétique globale, dans une atmosphère pop, saturée et glaçante. C'est un film aussi grave que frais, à l'image du sourire forcé de Carey Mulligan, d'abord inoffensif, rassurant, plein de candeur, et qui tout à coup se fige, inquiète, dérange, et met la personne en face dans un état très inconfortable, désemparée. L'effet est d'autant plus sayant que le maquillage est poussé, ostensible, et défait. Le film lui donne un rôle de bad feminist positif : le revenge feminism (ou féminisme de vengeance) n'y est pas condamné (même si la fin est tragique, l'héroïne, martyre presque, s'élève à mille lieux au-dessus des autres humains et humaines de son entourage, à l'exception de sa supérieure-amie et de son père qui semblent être les seules personnes qui « voient » Cassie). Il rend à mon sens aux femmes les rôles de personnages craints, les montre dans une position où elles ont l'ascendant, où elles font peur, il est question de changer les représentations (comme l'évoque la critique du WE Live Entertainment “A Game Changing Masterpiece”). Le rôle est sur mesure pour l'actrice principale, souvent réservée à des rôles plus modestes (dans la présence comme dans l'exhubérance du personnage, souvent sage, mesuré, en tous cas victime de sa situation*, on la voit ici beaucoup plus imprévisible, angoissante, forte, lunatique, etc. et ça lui va très bien).
*par exemple dans Drive de Nicolas Winding Refn.

Certaines critiques la compare au personnage d'Harley Quinn interpreté récemment au cinéma par Margot Robbie, c'est particulièrement vrai dans la scène qui précède son meurtre, lorsqu'elle s'apprête à entrer dans le manoir où a lieu l'enterrement de vie de garçon d'un dénommé Al Monroe (le futur séquestré, agresseur de Nina, mais aussi futur assassin de Cassie), une scène encore fabuleuse où on la voit évoluer de façon très déterminée sur une reprise grinçante au violon du titre populaire Toxic de Britney Spears. C'est aussi l'histoire d'une comédienne qui joue une comédienne. Ça parle de « faire pour soi », « par soi-même », et en cela le film a un caractère initiatique. Il enseigne le fait de prioriser les amitiés féminines (les amitiés aux romances, aux relations romantiques souvent empruntes de dominations, ce sont d'autres amours, d'autres formes d'aimer). De prioriser la « cause » aux préocupations personnelles, individuelles. De garder sa posture féministe malgré le fait qu'elle nous dessert par moment. Il montre l'omniprésence des masculinités toxiques (aussi lourdes, jusqu'à violentes, et présentes, dans la fiction que dans la réalité). C'est positif qu'il est désormais possible de faire des films grands publics dans ce registre-répertoire là (un féminisme corrosif assumé, dans une posture de revendication, jusqu'au bout du film, sans que le propos soit lissé, atténué, adouci). C'est un film qui ne s'excuse pas de ce qu'il avance. On échappe par exemple à l'issue facile, et dans laquelle on pense tomber à un moment mais c'est volontaire, prévu, stratégique, du #NotAllMen. Cassie noue une relation avec un certain Ryan, et c'est au pic de l'idylle qu'elle découvre son implication dans un viol public, public puisque des étudiants et étudiantes ont assisté à la scène et l'on partagé sur des réseaux privés pour « rire ». Cassie déchante et se réaffaire à la mise en œuvre de son plan en cinq actes destiné à rendre justice à sa chère et aujourd'hui défunte amie Nina, abusée lors d'une soirée étudiante où elle était dévastée par l'alcool, jettant au visage comme de l'acide les violences que la doyenne de la faculté de médecine comme les amis et petites amies des agresseurs-complices ont minimisé voire invisibilisé. Ces événements traumatiques vécus à l'université donne l'occasion de déconstruire, entre autres, tous les points de vue excusant dans les cas d'agressions sexuelles les agresseurs et incriminant les victimes lors de la consommation d'alcool.

Des scènes grandioses :
La scène d'ouverture, convie un groupe d'hommes cis dans un bar dansant, d'apparence, ils semblent célébrer en séminaire. L'intelligence de la réalisatrice est visible dès les premières minutes ; les corps des hommes sont totalement objectifiés par la caméra, les cadrage passent de fesses aux torses moites, et propose une entrée en matière très subversive. Même si l'ambiance de masculinité toxique refait surface assez vite et est en fond dans tout le film, cette scène participe à ce que le film incarne, en quelques sortes, une gifle (sinon un coup de cutter) assenée aux boys clubs. La scène qui suit la première nuit « en mission » de Cassie de laquelle nous sommes témoins, mais dont nous ignorons tout de l'issue de la soirée. À part qu'elle a dupé un type (interprété par Adam Brody), se faisant passer pour un gentleman (les meilleurs en générale...) et qui s'apprêtait à la toucher contre son gré, en simulant un état d'ébriété avancé empêchant toute forme de résistance avant de lui balancer tout net, une fois qu'il s'est montré trop entreprenant et après toutes les chances de faire marche arrière que la Cassie soi-disant inconsciente lui a laissée, “I said no”. Mais la scène géniale, brillante, vient juste après : sur fond d'une reprise de It's Raining Men, Cassie rentre chez elle au lever du jour, ses talons dans une main et un hot-dog dégoulinant de ketchup dans l'autre. Bien sûr, on ne pense au ketchup qu'une fois que le plan de la caméra atteint son buste et nous permettent d'observer qu'elle mange un sandwich en marchant. Le travelling de pied à portrait transforme le supposé sang que l'on devine le long de sa jambe en ketchup. Elle se traîne ainsi nonchalament chez elle au petit matin et croise la route d'ouvriers de chantiers en poste tôt. Elle ne manque pas de se faire alpaguer, interpeller, par les hommes qui l'interrogent sur la nuit prétenduemment torride qu'elle aurait passée, ce qu'ils supposent à sa dégaine jugée inconforme avec le puritanisme patriarcal. Elle reste de marbre sur le trottoir et les fixe, sans un mot, stoïque, terrifiante. Comme pour s'affirmer sur leur « territoire », la rue (or on sait que dans la rue les corps des femmes ne leur appartiennent plus). Elle semble jubiler intérieurement (et c'est délicieux à observer). Les hommes se sentent assez rapidemment menacés, mal à l'aise, et finissent par faire du propos abusif à caractère sexuel un flot d'injures, cherchant à dissimuler leur inconfort voire leur frayeur.

Le film m'a un peu fait l'effet d'un Virgin Suicide, auquel on a reproché un côté non fini, très jeté, mais qui m'a personnellement touché, tout comme Lost in Translation. Le cinéma de Sophia Coppola (réalisatrice des deux films cités à l'instant respectivement en 1999 et en 2003) m'a parlé et j'aime toujours à le recontextualiser dans une époque où j'étais beaucoup moins éveillée, plus ignorante, et où je ne mesurais pas tout ce qui se jouait à travers la représentation et les imaginaires, ces films sont évidemment aussi emprunts de modèles de dominations, de schémas, de stéréotypes de genre, mais ils expriment aussi une voix encore trop silenciée pour la réprimer sans doute. PYW a un côté mauvais goût, superficiel, mais à mon sens, c'est pour notre plus grand plaisir, on ne voudrait pas qu'il soit autre chose. C'est ce que j'ai aimé dans ce film comme dans ceux de S. Coppola. Il y a une voix, et une couleur de cinéma. Très acidulée, légère, qui allège le sérieux des sujets sans les desservir ou les minoriser. Il y a une certaine radicalité dans le fait d'aller au bout du film, en l'ocurrence PYW et VS se soldent tous deux par la mort de l'héroïne, en font des héroïnes tragiques, difficile d'aller plus loin. Le film ne s'excuse pas d'exister et c'est ce qui est intéressant. Il n'est pas là pour être subtil, ou poli, ronronnant. Il s'autorise la vulgarité, la spontanéité, la grossiéreté, la violence, la maladresse, l'erreur. Il se prend le droit de parler fort, de faire du bruit, de ne pas demander la permission pour parler d'un sujet. Le film démoli aussi l'image de l'hystérique et redonne accès à la colère, une colère féminine et raisonnée, une colère stratège. La manipulation appartient aussi aux pratiques de Cassie. Dans un monde où les dés sont pipés, il n'y a plus de règles. Ou plutôt la règle serait « Tous les coups sont permis ». Le film invite aussi à une certaine liberté d'agir, de penser, de se mouvoir, de jouer un rôle, des rôles, d'être ce qu'on veut, de se réinventer, de se créer et se recréer.