• L'insoumission du peuple kurde, un modèle pour l'Occident.

    Vous avez sans doute entendu parler du Rojava, cette région autonome au nord de la Syrie tenue par les Kurdes. Elle est autonome mais aussi autogérée, possède une autoadministration, une démocratie directe qui mène une politique d'écologie sociale, de libération de la femme et de pluralisme (plusieurs langues sont reconnues comme officielles et les droits des minorités sont au cœur de cette restructuration). Encore mieux, le pouvoir est détenu entre quatre mains, celles d'un homme et d'une femme, qui gouvernent de concert. Ce mercredi 22 janvier, il y avait une vidéoprojection suivi d'une discussion à ce sujet sur le campus universitaire de Strasbourg, salle Misha. Deux membres de l'association Zin pour les femmes venaient expliquer la cause kurde, et particulièrement cette révolution permise par les femmes.
    Visuel : https://strasbourgfurieuse.demosphere.net/rv/1888
    Le documentaire diffusé en question ; « Kurdistan, la guerre des filles » par Mylène Sauloy (2016), disponible sur Arte juqu'au 27 avril 2020.

    Les Kurdes exigent la libération de leur dirigeant légitime, Öcalan, fondateur du PKK, le parti travailliste kurde, aujourd'hui considéré comme une organisation terroriste par bon nombre de membres de la communauté internationale, dont la France. Le drapeau kurde est interdit en Allemagne à titre d'exemple. Des marches de soutien ont lieu régulièrement pour dénoncer cet emprisonnement, perçu comme une coalition entre états du nord (États-Unis, Russie par exemple) et états puissants du Moyen-Orient (comme la Turquie), qui s'évertuent à criminaliser la rébellion kurde, les oppresseurs jouent les oppressés, sur fond d'accords coloniaux... Et quand on sait que les aspirations kurdes aujourd'hui, en dehors de la revendication d'un statut et d'une nouvelle constitution, visent à détruire conjointement le patriarcat et le capitalisme (potentiellement interdépendants l'un de l'autre), on comprend bien pourquoi, pour quels enjeux de pouvoir ils-elles sont terrassé-e-s.

    Aux côtés de forces paramilitaires féminines, le spectateur traverse le Mont Quandil en Irak, une zone contrôlée par le Rojava, et y voit des cours d'Histoire et de féminisme donnés à des hommes par des femmes, armes d'assaut à la main. Non pas que les hommes étudient sous contrainte ou sous l'exercice d'une quelconque menace, ils viennent d'eux-mêmes pour se refaire une éducation, pour se déradicaliser de la domination masculine. Les femmes ont pris les armes pour protéger leurs consœurs des viols récurrents, où la mort en se jettant dans un fleuve est préférable au déshonneur du viol (et à la vie de femme à répudiée qui s'en suit). Mais elles ont aussi pris les armes pour se battre aux côtés des hommes et défendre la population, prise à sac entre l'État Islamique et les milices turques d'Erdoğan qui viennent souvent sur leurs terres pour sévir. Elles sont désormais à la fois craintes et respectées. Et elles sont à l'instar des hommes, des martyres quelques fois. J'ai noté le nom d'Arin Mirkan, combattante d'une unité de protection populaire devenue célébrité locale pour s'être sacrifiée dans la bataille de Kobané, et qui a grandement contribué à ce que le Rojava en sorte vainqueur face à Daech. Les femmes ont maintenant le droit de mourir pour leur pays, de faire preuve de courage, d'être des héroïnes. « We don't need another hero » chantait Tina Turner déjà.

    Si le rappel historique du Kurdistan, en particulier l'histoire de la résistance kurde, est très sain pour rafraîchir nos mémoires corrompues, le film montre surtout que l'avenir de l'humanité, s'il donne l'espoir qu'il est peut-être entre les mains de femmes, est certainement ailleurs qu'en Europe ! Nous qui nous autorisons un regard très critique quant à la condition féminine au Moyen-Orient, nous voyons aussi qu'en tête des cortèges de manifestants kurdes, il y a les manifestantes. Au même titre que le Pink bloc. Mais c'est encore une fois une place qui se prend, pas que l'on nous donne. Que faut-il retenir alors de l'initiative de ces femmes qui ont repris le pouvoir armes à la main ? Certes la situation de guerre dans cette région du monde en dit long sur la nécessité de la protection armée, mais encore. Virginie Despentes se posait la question dans « King Kong Theorie », je ne me souviens plus de la formulation exacte, mais c'était quelque chose comme « peut-être que les femmes arrêterons de se faire agresser quand elles se baladeront avec un cutter dans la poche », dans un épisode de l'émission Les couilles sur la table aux côtés de Victoire Tuaillon, elle déclare encore qu'« aller porter plainte chez les flics, c'est un peu comme aller voir papa, y a un truc qui va pas » (citation approximative). Assez vrai je trouve. Et les femmes du Rojava l'ont bien compris, il faut des villages de femmes pour traiter des problèmes inhérents à la gente féminine, sans ingérence masculine aucune. La camarade Sakine, une fondatrice du PKK, sauvagement assassinée à Paris en 2013 (un acte probablement commandité par la Turquie qui a suscité un grand émoi), les femmes de Dersim engagées en politique, toutes sont autant de modèles auxquels s'identifier. Jeunes filles, soyez plus libres que vos aînées, « femme, vie, liberté ». Pour l'émancipation féminine, mais aussi pour celle du peuple, la question de la prise d'armes se pose, quand l'État ne répond plus de rien. La violence est-elle légitime, nécéssaire alors ? Le débat public s'en empare, voyons ce qu'il adviendra de cette problématisation.