• De la simplicité.

    « Nous pour un moment » est une pièce de théâtre que j'ai pu voir au Théâtre National de Strasbourg un mercredi soir de janvier. Sur une mise en scène très audacieuse et minimaliste de Stéphane Braunschweig, le texte d'Arne Lygre. Le style d'écriture qui m'a paru très particulier au départ (« Mince » dis-je, « C'est terrible » pensais-je, « Ah non !» dit-elle, etc.), participe grandement je trouve à la force de la pièce puisque chaque action n'est non pas éxécutée mais décrite, chaque contact, relaté. « Je passais mon bras par dessus ton épaule », sur quoi rien ne se passe, pas un geste, il n'y a que leurs mots et notre imagination. Ces sortes de didascalies non pas jouées mais scandées j'ai beaucoup aimé.
    Et puis il y a le génie de la scène ; les acteurs se déplacent à la surface de l'eau (un bassin d'une trentaine de centimètres de profondeur a été aménagé pour le spectacle) et foulent la matière du pied, d'incéssants petits clapotis parviennent à nos oreilles. L'environnement sonore est donc constamment perturbé, sourd, avec les bruissements de l'eau.
    Un écran assemblé en deux pans perpendiculaires cloisonne l'espace et sert à introduire les personnages, mais toujours de manière anonyme (une amie, un confident, etc.). Un personnage entre en scène, et tous les autres figurants sont simplement situés par rapport à lui (relation à l'autre, lien de parenté ou non).
    Les acteurs au nombre de six ou sept interprètent quasiment une vingtaine de rôles. J'ai trouvé génial, grâce à ce choix d'écran qui forme un angle, que lorsqu'un artiste joue deux personnages, son ombre se dédouble par les pures lois de la physique sur les deux écrans à la fois. Et le reflet dû à l'eau bien entendu exprime le double tout du long de la pièce. Grandiose.
    Images de la pièce : photographies officielles du TNS (galerie), par Elisabeth Carecchio.
    « Séjour dans les Monts Fuchun » est une œuvre cinématographique que je recommande vivement pour sa beauté, et pour le temps qu'elle a fait perdre à mes idées, toujours si pressantes. Ce film est une invitation a prendre le temps ; 2h30 d'images.
    L'histoire se "déroule" véritablement, comme les rivières et fleuves adjacents, ou le rouleau de papier qui se déploie à l'horizontale dans la peinture traditionnelle chinoise. Si le temps et les saisons restent le personnage principal du film selon son réalisateur Gu Xiaogang, la caméra porte son attention sur une famille modeste prise entre tradition et modernité, la ville de Fuyang où prend place le récit subissant une industrialisation et des aménagements colossaux depuis les JO de 2008.
    La promesse du film est aussi d'en proposer deux autres, une trilogie, trois volets, comme les panneaux d'un triptyque, et la comparaison avec le champ du pictural n'est pas anodine puisque Xiaogang a choisi son titre en référence à une célèbre estampe de 33m du même nom que son film, signée de l'artiste Huang Gongwang, un peintre vénéré de la dynastie Yuan, en 1350. Divisée en deux fragments par le feu, la plus grande partie du rouleau est conservée au musée national du palais de Taipei tandis que l'autre, aux proportions beaucoup plus réduites, est abritée dans une ville voisine de Fuyang, Hangzhou, au musée régional du Zhejiang. L'un des personnages du film, jeune professeur, porte justement sa thèse sur la peinture shanshui (montagne et eau) et envisage d'aller voir la pièce exposée à Hangzhou.
    Le jeu entre déroulé pictural et déroulé narratif est fascinant, Gu Xiaogang dépeint un quotidien comme Huang Gongwang peignait le paysage : prenez l'un des plans séquence d'une traversée à la nage de presque 20 minutes et le travelling lent et minutieux le long de la dite peinture. Tout est dit, et avec tant d'efficacité. Hymne à la nature, fragilité et complexité des relations, des passions humaines, crises sociales, sont autant de thèmes abordés dans ce film.
    Affiche et images ci-dessous empruntées au site Allociné.
    L'œuvre de Gongwang numérisée (avec un zoom assez appréciable) sur Wikimedia Commons.