• Les stigmates d'une histoire unique

    Tabita Rezaire, Premium Connect (2017), vidéo, 13 min 04.

    Lors d'une récente intervention au théâtre Le Maillon à Strasbourg autour de l'histoire de la donnée, j'ai brièvement présenté la pièce vidéo Premium Connect de l'artiste Tabita Rézaire. Je souhaitais donner l'exemple d'une œuvre qui entre en résistance avec l'hégémonie blanche, ici dans l'informatique, à travers la désoccidentalisation des données. L'intention y est assez explicite. Cette référence survenait lorsque la discussion s'engageait dans les enjeux de l'intelligence artificielle, dont le fonctionnement est bien entendu totalement emprunt du racisme systémique qui, par définition, sévit dans les moindres embranchements du système. Pour ne donner que deux exemples, mais emblématiques des situations rencontrées : la faille de sécurité raciste d'Apple, qui lors du lancement de l'Iphone X avait implémenté l'application Face ID (qui autorise un dévérouillage du smartphone à partir de technologies de reconnaissance faciale), appli qui avait permi à de nombreux·ses chinois·es de dévérouiller des Iphones X qui ne leur appartenaient pas... L'approche biométrique a donc ici été plus que défaillante. L'autre illustre exemple est le chatbot Tay de Microsoft, retiré aussitôt après avoir été lâché en roue libre sur Twitter, pour avoir très rapidemment viré raciste au fil des posts échangés avec les internautes.

    J'introduis donc l'œuvre a peu près ainsi, en appuyant sa perspective et son esthétique décoloniale, mais je présente dans un moment malheureux, parce que je ne m'étais pas suffisamment documentée, Tabita Rezaire comme une artiste africaine (ce qu'elle n'est pas). Par ailleurs, j'ai aussi réussi à donné le sentiment qu'il y aurait Une culture africaine, j'insiste sur le singulier dans la phrase. Peu de temps après, j'ai vu passé un article acide à l'encontre de Beyoncé, dont le titre était quelque chose du genre “Can someone tell Beyoncé that Black culture is not just one culture?”. J'ai pensé : “Can someone tell Beyoncé and Marjorie Ober that Black culture is not just one culture?”. Même si ça n'est absolument pas ce que j'ai voulu dire, c'est pourtant ce que j'ai semblé insinuer. Je ne peux revenir sur ces mots mais je peux reconnaître leur laideur, leur fétidité, qui alimente une idéologie abjecte, avec laquelle je me sens pourtant en lutte. Je peux les regretter, et comme cette discussion a été publique, il est peut-être d'autant plus important que je m'en excuse publiquement, raison première de cet article. Je présente donc mes plus plates excuses, en premier lieu à Tabita Rezaire, mais aussi à toute personne qui s'est sentie offensée par mes propos. Et je peux, enfin, essayer de réparer, en me prenant le temps, sincère, de présenter dignement Premium Connect, ainsi que l'artiste qui en est l'auteurice, et de saluer la figure du cyberféminisme qu'elle est et que j'ai ainsi ignoré. J'ai donc moi aussi ma responsabilité dans cette perpétuation d'une histoire unique, le récit des "vainqueurs" (la patte de mouche plutôt que le guillemet est un choix), dans la transmission qu'on m'en a faite mais aussi dans mon ignorance, dans le manque d'esprit critique que j'émets à son égard, dans mes oublis. Quand bien même il y avait une « bonne intention » de départ (mais l'enfer en est pavé, on le sait bien) dans le fait de vouloir diminuer la sur-représentation blanche, si c'est ainsi fait... Je ne peux donc que me reprendre et essayer de relever les commentaires pertinents que j'avais à faire.

    Tabita Rezaire est donc une artiste nouvaux médias qui se définit comme franco-guyano-danoise. Elle est également thérapeute (santé-tech-politix) et professeure de yoga (kemetic et kundalini). Son œuvre mêle l'artistique au spirituel, et active fréquemment le lien entre corps et technologie. Il est aussi important d'appuyer la forme de résistance politique que prend son travail, et c'est le cas dans Premium Connect notamment. Cette vidéo d'environ 13 minutes propose de « voir le monde dans un autre format » (citation extraite de la pièce) : les images qui se succèdent alternent une esthétique ancestrale, brutaliste, à une autre plus contemporaine, technologique, organique, biologique. On observe par exemple la confrontation ; de scènes rituelles, cultuelles, techniques, ou d'interventions scientifiques, sociologiques, philosophiques, relatives au savoir ; à des extraits de conversations sur smartphones qui font défiler des mèmes internet, l'ensemble des visuels mettant exclusivement des personnes racisées en scène (là aussi dans une perspective décoloniale) et cohabitant dans un espace 3D. Ce procédé agit autant sur la représentation au sens de présence (être et se sentir davantage représenté·e·s) que sur les associations culturelles, ces clichés que nous produisons, conséquence de cette histoire unique et que nous absorbons par la culture justement (ces idées circulent de nos livres à nos têtes). Ainsi on voit, dans ces extraits vidéos, comme on en voit trop peu dans la production culturelle, images et médias de masse, des personnes racisées en situation de savoir, de pouvoir, de maîtrise technologique, et non releguées à des rôles secondaires ou caricaturaux. “You seem to have forgotten that it was the love for inventing new things that causes the destruction of the first people” lit-on comme sentence, parmi d'autres phrases proférées machinalement par une synthèse vocale. En fin de vidéo, on reconnaît un passage du film Matrix, hacké, détourné, pour faire du personnage de Néo l'incarnation de la fragilité blanche, en colère car il s'aprête à céder des privilèges. Très réussi.

    Je pense enfin juste de conclure ces excuses et reprises par un discours de Chimamanda Ngozi Adichie donné lors d'une conférence TED (possibilité d'activer les sous-titres), une auteurice qu'on m'a fait découvrir récemment à travers son roman Americanah (2016) et dont je cherche à me procurer le traité Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe (2017) qu'elle adresse à une jeune fille. Elle explique savamment dans cette intervention, et ce malgré le formatage que semblent induirent les événements TED, les dangers d'une histoire unique, et quel rôle nous jouons dans son prolongement.